Ahoba Piex Joseph, chef de la division des ALPC-CEDEAO : « Il faut que les Etats membres s’approprient la lutte contre les armes légères »

  • jeudi 16 août 2018

Serenti News

Criminologue de formation, l’ivoirien Joseph Piex Ahoba dirige depuis janvier 2017 la division des armes légères de la CEDEAO, après un long bail au département des ressources humaines de la Commission.

Dans cet entretien, Joseph Piex Ahoba nous situe sur les enjeux et les défis de la lutte contre la prolifération illicite des armes légères et de petit calibre (ALPC) dans la sous-région. De même que sur la situation des commissions nationales de lutte contre la prolifération des ALPC et sur les opportunités de l’intégration de la dimension genre dans cette lutte.

M. Ahoba, vous êtes ivoirien, vous êtes à la Commission de la CEDEAO. Pouvez-vous nous parlez de votre parcours ?

Je suis criminologue de formation. J’ai un peu tourné ma bosse dans tout ce qu’on appelle service de sécurité. J’ai entamé une carrière autre que la sécurité, j’ai embrassé la carrière de l’administration, les ressources humaines. J’avais voulu totalement changer. Et j’ai fait cela pendant 22 ans. Puis j’ai été muté à la division des armes légères de la Commission par l’ex-président De Souza. Qui m’a demandé d’aller rehausser le niveau de cette division.

Vous êtes à la division depuis combien de temps ?

J’ai pris les rênes de la division depuis janvier 2017.

Quel état des lieux peut-on faire de la situation des armes légères au niveau de la CEDEAO, presque 10 années après l’entrée en vigueur de la Convention ?

Je dirai que la situation a évolué, c’est-à-dire qu'elle a changé positivement. Malheureusement, durant ces trois très grandes dernières années, avec les conflits dans le nord du Mali, le terrorisme au niveau du Burkina, et même en Côte d’Ivoire -on a eu quand même un cas- avec surtout la partie nord-est du Nigéria, nous sommes un peu ralentis. Mais, en général, il faut dire que la situation a changé positivement.

Mais il y a quand même des efforts qu’il faut faire, des efforts multiples. Parce que, pendant que vous attaquez une partie du terrain, ceux qui justement sont dans le trafic des armes, changent de stratégie. Aujourd’hui pratiquement sur les routes, tous les convois funéraires sont fouillés. Parce que, depuis un certain temps, les cercueils sont des moyens de transport des armes et des munitions au niveau du Nigéria particulièrement.

"la Convention de la CEDEAO en matière d’importation des armes est respectée par tous les 15 Etats membres".

Parlant des armes légères et de petit calibre (ALPC), lorsque vous dites que la situation a changé positivement, est-ce à dire qu’il y a moins de prolifération ? Ou est-ce que la question des ALPC est un peu éclipsée par les nouvelles menaces, notamment terroristes, qui sont pourtant alimentées par la prolifération des ALPC ?

Ce que je dis, c’est qu’aujourd’hui, ce à quoi l’on assiste, c’est que la Convention de la CEDEAO en matière d’importation des armes est respectée par tous les 15 Etats membres. Qu’est-ce à dire ? Cela veut dire qu’un Etat ne peut plus se lever aujourd’hui et commander des armes sans passer par la Commission de la CEDEAO. C’est pour cela que je dis qu’on assiste à une maîtrise au niveau licite des armes que nous avons.

Mais ça n’empêche pas le trafic des armes. Mais nous sommes en train de donner des moyens actuellement aux forces de défense et de sécurité, aux autres forces connexes, de pouvoir lutter contre ce fléau.

Avec les allemands, par exemple, nous sommes en train de développer un projet sur 5 ans, qui va permettre de former 200 personnes au niveau de la gestion des armes, des munitions et des dépôts au niveau de chaque Etat membre. Nous sommes aussi en train de voir avec les allemands comment mettre en œuvre des projets frontaliers, donc de part et d’autres des frontières, en intégrant justement la dimension du genre dont nous venons de parler.

Il y a donc un certain nombre de projets que nous sommes en train de mettre en place, qui permet de nous dire qu’avec ces éléments que nous sommes en train de mettre en place, la prolifération des armes va se réduire, elle va baisser.

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Justement, un atelier sur l’intégration du genre dans le contrôle des armes, organisé par votre division, vient de s’achever au siège de la CEDEAO à Abuja (26-27 juillet 2018, ndlr). Qu’est-ce qui a motivé la réalisation de l’étude qui a sous-tendu la tenue de cet atelier ?

Avec un projet qui est en place actuellement, nous avons remarqué que la participation des femmes permet, à 80-90%, d’atteindre les objectifs. Cela veut dire que, parler à une femme, écouter une femme est nécessaire. Confier des missions à une femme est nécessaire. Il est vrai que les femmes savent ce que leurs maris font. Les femmes savent ce que leurs fils font. Les femmes savent ce que les autres font. Elles ont toutes ces informations-là.

Nous avons bâti justement ce projet, pour nous permettre d’avoir aussi des renseignements et permettre la sensibilisation à travers les femmes. Mettre en place un système qui fait que, lorsqu’une femme parle à son époux, elle lui donne des conseils. Et elle amène ces personnes qui utilisent ces armes, soit pour aller à la chasse, soit pour commettre des forfaits, à leur dire: ‘’Non, l’utilisation de ces armes est dangereuse déjà à la maison, pour nos enfants, pour la famille et même pour nous !’’

Parce que, un mari énervé, s’il ne se maîtrise pas, peut prendre une arme et commettre un crime. Et utiliser aussi ces armes-là contre des personnes innocentes. Alors ces femmes-là nous aident vraiment à réduire l’utilisation des armes au niveau des communautés.

Que ressortez-vous comme résultats de cette étude ?

Pour cette étude, c’est le premier atelier. Il y aura un atelier de validation globale, après les recommandations qui ont été faites. Et peut-être qu’il y aura d’autres nouvelles idées que nous allons intégrer pour le valider totalement. Cela va nous permettre de vraiment intégrer le genre dans tout ce que nous faisons. Et comme je l’ai dit, au niveau de la sensibilisation, il n’y a pas mieux qu’une femme. Au niveau conscientisation, il n’y a pas meilleur qu’une femme. Au niveau du plaidoyer, il n’y a pas meilleur qu’une femme.

Donc la femme, je ne dirai pas est une arme que nous devons utiliser, mais la femme est un vecteur particulier et spécial que nous avons remarqué, qui pourra nous aider à atteindre le but. C’est-à-dire réduire au maximum la prolifération illicite des armes dans notre région, par le renseignement, par la sensibilisation, par le plaidoyer.

la femme est un vecteur particulier et spécial qui pourra nous aider à atteindre le but. C’est-à-dire réduire au maximum la prolifération illicite des armes dans notre région

Les Commissions nationales (ComNats) sont la porte d’entrée au niveau des pays pour la question des armes légères. Etes-vous satisfaits, à l’heure actuelle, du fonctionnement des ComNats ? Ou pensez-vous qu’il faille réorienter leurs missions, notamment en ce qui concerne la prise en compte des nouvelles menaces et du genre également ?

Globalement, je suis satisfait de ce qu’il y a actuellement sur le terrain. Mais cela ne nous empêche pas, et c’est ce que nous sommes en train de voir, de donner la place des commissions nationales. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, une commission nationale ne devrait pas être là à attendre que la CEDEAO lui donne des moyens pour pouvoir fonctionner. Cela veut dire que les commissions nationales soient logées au niveau de la Présidence, parce qu’elles sont importantes.

Aujourd’hui, la menace c’est par les armes, les armes légères et de petit calibre. Il faut qu’on donne la place nécessaire, la place qu’il faut aux commissions nationales pour fonctionner, avec un budget de l’Etat. Pour pouvoir mettre en œuvre, l’Etat lui-même, des micro-projets, avant que la CEDEAO n’intervienne. Nous avons remarqué que, malheureusement, dans la structure des commissions nationales, les femmes ne sont pas vraiment représentées. Et nous en avons parlé à l’une des réunions que nous avons eue avec les commissions nationales.

Nous allons le remettre sur la table en novembre, lorsque nous allons avoir la réunion annuelle des commissions nationales, d’intégrer au plus haut niveau les femmes. Parce que, tous les postes que nous voyons sont occupés par des hommes.

Nous avons envoyé des questionnaires aux différentes commissions nationales et nous avons demandé de nous envoyer les noms des personnes qui peuvent venir nous aider à penser à l’intégration des femmes dans tout ce que nous faisons. Nous n’avons pas vu de femmes, vraiment, qui fassent partie du bureau des commissions nationales.

Mais les commissions nationales travaillent justement avec un certain nombre d’ong de la société civile dirigées par des femmes. Donc les commissions nationales connaissent l’importance et la qualité de ces personnes-là. C’est donc comme cela que nous avons pu avoir des femmes de haute qualité pour pouvoir assister à cet atelier-là.

C’est donc l’un des éléments que nous allons remettre sur la table, au niveau de la réunion, en novembre, avec les commissions nationales, l’importance de la femme dans la prise de décision et de la lutte contre la prolifération des armes légères.

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Comme lors de cet atelier d’Abuja, l’on parle souvent de l’importance d’avoir des données statistiques. Il y a des chiffres, notamment, qui sont donnés, qui ne sont pas vérifiés, sur le nombre d’armes qui circulent dans l’espace CEDEAO. Pouvez-vous nous en dire plus ? D’un, peut-on évaluer quantitativement le nombre d’armes qui circulent au niveau de l’espace CEDEAO ? Et de deux, comment la CEDEAO entend-elle relever ce défi des statistiques en matière d’armements ?

Oui, il y a des statistiques que nous entendons, que nous voyons dans certains documents, mais je ne peux pas confirmer ces statistiques-là. Nous sommes en train de mettre en place, justement en termes de statistiques, les articles 9, 10 et 11 de la Convention de la CEDEAO. Nous avons déjà commencé les travaux. Nous avons eu une réunion en janvier avec des experts informatiques en charge des bases de données. Le processus est donc mis en place.

Nous avons aussi eu récemment une réunion en Gambie pour parler de l’article 11 qui traite des opérations de paix. Donc, les armes qui sont identifiées, pour que nos troupes les utilisent pour aller en mission de paix. Tous ces éléments-là seront pris en compte.

Mais il faut, comme je le disais tout à l’heure, donner suffisamment de force aux commissions nationales qui sont la porte d’entrée au niveau des Etats membres en ce qui concerne la lutte contre la prolifération des armes légères. Ce sont ces entités-là qui peuvent nous donner au jour le jour les informations sur ce qui circule, sur ce qui a été saisi et nous permettre d’avoir des statistiques fiables.

Il y a une étude, il y a une dizaine d’années, qui faisait état d’environ deux millions d’armes qui circulent dans la région CEDEAO. Mais je pense qu’aujourd’hui, pour être franc, je ne pense qu’il y ait autant d’armes. Mais comme je l’ai dit, avec le terrorisme et tout cela, il y a des armes qui entrent, qui sortent, qui sont parachutées par des aéronefs qui viennent d’on ne sait où. Parce que nous n’avons pas la capacité de gérer notre espace aérien, même notre espace maritime, qui est en train d’être pris en compte maintenant par la division de la sécurité régionale pour lutter contre la piraterie de tous genres, et donc aussi la piraterie contre les armes licites.

Si nous voulons avoir des données fiables, il faut donner à la division des armes légères au niveau de la CEDEAO, suffisamment de capacités en termes de recrutement de personnes ; il faut donner des capacités aux commissions nationales en termes de positionnement au niveau des Etats. Je reviens là-dessus, positionnez ces commissions nationales-là au niveau de la Présidence ou de la Primature, et leur donner les moyens financiers nécessaires pour mettre en œuvre toutes leurs activités.

Et leur permettre aussi de mettre en œuvre la Convention de la CEDEAO sur les armes légères et de petit calibre pour pouvoir atteindre les objectifs que nos Etats eux-mêmes se sont fixés.

il faut donner suffisamment de force aux commissions nationales qui sont la porte d’entrée au niveau des Etats membres en ce qui concerne la lutte contre la prolifération des armes légères.

Vous avez parlé des recommandations au niveau des Etats. En ce qui concerne les ComNats, et au-delà du fait qu’elles doivent elles-mêmes mobiliser des ressources, quelles sont les recommandations qui leur sont faites ? Notamment leurs relations au niveau institutionnelles avec les différentes parties prenantes nationales et même avec la Commission de la CEDEAO ?

Ainsi que je le disais, j’ai pris service le 1er janvier 2017, et j’ai fait un peu l’état des lieux avec mes collaborateurs pour voir justement la relation entre la CEDEAO, division, et les commissions nationales. Je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment un gap, un déficit.

Parce que, au début, c’est la CEDEAO qui mettait en place un budget pour permettre aux commissions nationales de pouvoir fonctionner. Mais en même temps, il n’y a pas eu cette capacité-là, en termes de formation, pour permettre aux commissions nationales elles-mêmes de pouvoir rechercher des fonds pour fonctionner.

Ce problème-là, je l’ai pris à bras-le-corps, en mettant en œuvre un certain nombre de programmes, avec encore les allemands, bientôt les suisses, pour permettre aux commissions nationales de pouvoir fonctionner. Si vous prenez, par exemple un certain nombre de commissions nationales, vous verrez que les choses ont commencé à bouger.

Mais, en tant que responsable de la division, je ne suis pas satisfait. Parce que nous, nous ne pouvons pas rentrer dans tout ce qui est national, mais ce que j’ai remarqué c’est qu’il y a un petit frein.

Lorsque vous prenez une commission nationale qui est logée au ministère de la Sécurité, par exemple, pour le ministre qui vient d’arriver qui ne comprend pas exactement le rôle de la commission nationale, les activités de cette commission ne sont pas une priorité pour lui. C’est un réel problème. Je comprends un peu les commissions nationales qui buttent, lorsque l’on discute qui disent : ‘’Moi, je veux bien, mais est-ce que mon ministre va accepter ?’’.

Et, il y a un autre problème que je n’arrive pas à comprendre. Par exemple, un partenaire au développement arrive, et il veut mettre en œuvre un projet. Le gouvernement donne son ok, le projet est mis en place, mais il n’y a pas de pérennisation, il n’y a pas de suivi. Rien n’est mis en place au niveau national pour pouvoir justement suivre.

Mais c’est parce qu’il n’y a pas d’appropriation, et la demande ne vient pas de l’Etat. La demande ne vient pas de la commission nationale. C’est un peu ce type de relation-là que je déplore.

Nous sommes en train de travailler là-dessus, avec notre chargé de communication et de plaidoyer, pour que dans chaque communication que nous avons, nous fassions des plaidoyers auprès des Etats membres, pour permettre aux commissions nationales de travailler.

Je l’ai fait au niveau de la Guinée, qui avait des problèmes de législation. Lorsque nous avons rencontré le Président de l’Assemblée nationale et que j’ai porté ce problème-là sur sa table, il a dit qu’il n’y a pas de problème! Que la commission nationale envoie tous les éléments pour qu’il puisse faire passer cela au niveau de l’Assemblée. Toujours en Guinée, au niveau du ministre de la Sécurité, c’était la même chose! Ils sont prêts, mais ils n’ont pas l’information.

Au Niger, nous avons pu faire augmenter le budget de la commission nationale qui est passé à 800 millions de Fcfa. Ce sont des activités que nous menons pour pouvoir aider les commissions nationales.

Nous sommes en train de réfléchir, avec un certain nombre de partenaires, pour permettre aux commissions nationales de pouvoir mettre en place des projets et rechercher justement les moyens pour les mettre en œuvre. Et surtout les pérenniser. C’est cela le problème.

Parce que le partenaire peut vous dire : ‘’Je viens, je fais ça pendant un an, deux ans…’’. Mais un an, deux ans après, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il faut que l’Etat puisse suivre. Donc engager l’Etat dans tous ces aspects, prendre des décisions et ses responsabilités, pour s’en approprier.

Interview réalisée à Abuja

Par Michèle Pépé

michpep@serentinews.com