Dr Christiane Agboton-Johnson (CHEDS-Sénégal): «En Afrique, nous ne devrions plus être simplement dans la réaction»

  • mercredi 24 octobre 2018

Serenti News

Pionnière dans la lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre (ALPC) au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, ancienne directrice adjointe de l'Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR), Dr Christiane Agboton-Johnson occupe actuellement les fonctions de conseiller spécial du directeur général du Centre des hautes études de défense et de sécurité (CHEDS) de Dakar.

A la faveur d’un séminaire régional à Dakar sur «Femmes, jeunes, défense et sécurité», Dr Agboton nous a partagé sa lecture de la situation et de l’évolution des questions de sécurité et de genre dans la sous-région ouest-africaine.

Entretien.

Dr Christiane Agboton-Johnson, vous êtes l’une des pionnières au niveau de la société civile ouest-africaine, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous et sur votre parcours ?

Merci infiniment. C’est vraiment un énorme plaisir de vous retrouver, parce qu’il y a pionnières et pionnières, vous aussi (rires). Et surtout de démontrer que l’engagement dans les questions de paix et de sécurité peut passer par différentes facettes.

C’est vrai que j’ai commencé en 1998, juste avant la signature du Moratoire d’Abuja (sur les armes légères et de petit calibre, ndlr). Et après il y a eu tout ce travail de la société civile pour s’engager sur cette question-là. Je crois que j’ai été toujours fermement convaincue que les questions de défense et de sécurité ne sont pas simplement l’apanage des forces de défense et de sécurité. Et que chacun et chacune, à son niveau, à quelque chose à faire.

J’ai donc travaillé en créant le MALAO, Mouvement contre les armes légères en Afrique de l’Ouest, c’était pour le Sénégal. En m’impliquant dans la création et les activités du RASALAO, le réseau ouest-africain (sur les ALPC, ndlr). Et après en étant, au niveau plus international, avec le travail fait à l’UNIDIR, puis sur le Traité sur le commerce des armes.

Mais c’est bien pour dire que tout, que ce soit au niveau local, lorsque je travaillais avec les femmes en Casamance; que ce soit au niveau national, lorsqu’on travaillait ici avec la Commission nationale, pour pouvoir faire avancer les choses, aller vers la Convention de la CEDEAO; que ce soit au niveau de la CEDEAO ou au niveau international, Programme d’action des Nations-Unies, etc.; c’est dire que, quel que soit le niveau où vous êtes, il faut, avec les compétences et l’expertise qu’on a, pousser et faire ce que l’on peut dans son domaine. Et travailler en synergie avec les autres acteurs que sont les forces de défense et de sécurité.

Vous travaillez actuellement au CHEDS, à Dakar. C'est quoi le CHEDS?

Le CHEDS, c’est le Centre des hautes études de défense et de sécurité, qui a été créé au Sénégal depuis 2013. En fait, les autorités se sont rendu compte qu’il n’y avait aucune structure étatique qui s’occupe de questions stratégiques de défense et de sécurité. Il y avait quelques structures privées, mais il y avait un besoin de trouver un élément qui dépende vraiment de l’Etat, et qui puisse traiter des questions stratégiques de défense et de sécurité; faire de la formation de haut niveau; et également s’impliquer, quelque part, dans de l’appui-conseil sur des questions stratégiques, non seulement au niveau du Sénégal, mais aussi parfois de la sous-région.

Et donc, en 2013, cette structure a été créée. Nous avons quatre (4) axes stratégiques de travail: Nous avons la formation - il y a des formations de longue durée, comme un master en défense et sécurité; des formations de moyenne durée, comme un programme de formation en sécurité nationale qui dure cinq (5) mois. Et tous ces programmes sont ouverts à toutes les nationalités, en tout cas d’Afrique de l’Ouest et d’ailleurs en Afrique.

Il y a également des programmes qui nous permettent de concrétiser notre approche ‘’sécurité humaine’’. Donc, création d’espaces d’échanges et de dialogue, en allant vers les députés, les médias, les femmes, les jeunes, les collectivités locales… Donc tous ceux qui ne semblent pas être les acteurs premiers de la sécurité, mais qui finalement ont chacun un rôle à jouer. Surtout si l’on tient compte du contexte actuel où vraiment celui qui est en face de vous, vous ne savez pas ce qu’il va faire demain.

Nous faisons également de la recherche et de la publication.  Mais c’est vraiment de la recherche-actions, il n’y a pas de la recherche fondamentale, pour pouvoir donner des avis et conseils, surtout aux autorités.

Seulement sénégalaises ?

Pour l’instant, on peut dire seulement sénégalaises. Même si quelque part, comme nous coordonnons le secrétariat permanent du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité… Et donc, nous concevons toute la partie scientifique de ce programme. Nous analysons la situation, nous déterminons le thème, nous faisons tout le découpage, etc… Il faut dire que c’est le ministère des Affaires étrangères et des sénégalais de l’extérieur qui est le maître d’œuvre et, avec d’autres partenaires, il gère tout ce qui est logistique. Mais tout ce qui est substance, nous le gérons. Donc, d’une manière ou d’une autre, nous infusons dans ce forum, beaucoup d’idées en lien avec les réelles préoccupations sécuritaires.

Je dois dire également que le CHEDS est dirigé par une Général de l’armée, que la plupart des directeurs viennent des forces de défense et de sécurité, et qu’on crée des passerelles puisque moi je suis femme et civile (rires).

Nous pouvons développer un genre de pensée stratégique de défense et de sécurité pour les africains et non pas juste être là à chaque fois appliquer ce qu’on nous amène.

La vocation du CHEDS est nationale et il est entièrement étatique ?

Sa vocation, déjà dans le décret, elle n’est pas que nationale. C’est Sénégal, sous-région Afrique de l’Ouest et même au-delà, parce qu’on peut avoir un lien avec l’Union africaine. Maintenant, ce que nous sommes en train de faire, nous, l’année dernière nous avons pu le réaliser en marge du forum de Dakar, nous avons fait une réunion des ‘’think tank’’… Mais ce n’est pas évident de faire les deux en même temps. Mais nous allons quand même vers comment réfléchir à des liens avec les autres structures qui existent. Je crois qu’il y en a une en Côte d’Ivoire, au Niger…

Donc, vraiment se dire que c’est ensemble que nous pouvons développer un genre de pensée stratégique de défense et de sécurité pour les africains et non pas juste être là à chaque fois appliquer ce qu’on nous amène. Les concepts que nous devons avoir et mettre en œuvre doivent répondre à nos réalités.

Vous avez dit que vous donnez des formations aux acteurs étatiques, aux organisations de la société civile, mais existe-t-il une véritable collaboration, une synergie d’actions entre le CHEDS et les autres structures étatiques, au niveau national et au niveau régional, notamment la CEDAO, les réseaux d’ong, etc.?

Ce n’est pas vraiment le cas. On peut dire que c’est au cas par cas. Là par exemple, nous travaillons sur la prévention de l’extrémisme violent. Mais nous travaillons sous l’angle, comment impliquer les forces de défense et de sécurité. Et lorsque vous faites ce genre d’activités, vous partez, bien entendu, de tout ce qui existe au niveau UN (Nations-Unies, ndlr); qu’est-ce qu’on fait au niveau de la CEDEAO? Mais, ce n’est pas encore du formel. On ne peut pas dire que ce sont des programmes où il y a une réelle synergie, même si nous estimons qu’on devrait y arriver. Mais pour cela, il faudrait que nous-mêmes fassions mieux connaître ce que nous faisons, et que nous soyons plus en contact avec ces structures-là. Donc, il y a certainement une politique de partenariat à mieux développer.

Et, j’aime bien la question parce que, parfois il y a des choses qui sont faites ailleurs, mais quand vous n’êtes pas au courant, vous les reproduisez. Alors qu’on aurait pu tout simplement s’en inspirer et capitaliser. Je crois qu’en Afrique, nous ne devrions plus être simplement dans la réaction. Et si nous voulons réellement anticiper et être prospectifs, il faut s’inspirer de ce qui s’est peut-être déjà fait et passer à une autre étape. Donc, c’est une piste que nous devons certainement creuser.

Le CHEDS et le Bureau régional paix et sécurité de la Fondation Friedrich Ebert ont lancé, à l’issue d’un séminaire régional à Dakar, du 18 au 20 septembre 2018, un programme dénommée: ‘’Femmes, jeunes, défense et sécurité’’. Quels en sont les objectifs, les cibles, les actions ? Et pourquoi ce programme régional et cette structuration ?

Le programme régional, disons qu’il est né un peu de ce que nous faisons déjà au CHEDS. Nous avons au CHEDS un programme ‘’Femmes’’. Et, en concevant ce programme ‘’Femmes’’, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un réel problème de genre. Les femmes, déjà, ne s’intéressent pas aux questions de défense et de sécurité, ou alors dans certaines circonstances.

Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait également une question de leadership. Les femmes qui sont déjà dans le système de défense et de sécurité ont parfois du mal à monter. Parfois, tout simplement parce qu’elles sont femmes, ce n’est pas à cause des connaissances. Et les femmes leaders, vous avez des femmes qui sont dans le secteur privé, etc., mais qui ne penseront jamais à s’intéresser à ce qui se passe dans le domaine de la défense et de la sécurité. Et qui ne se rendent pas compte de l’impact que les questions sécuritaires peuvent avoir sur leurs affaires.

Et c’est la même chose pour les jeunes. Donc, on s’est dit qu’il fallait monter un programme. Et nous nous sommes rendu compte qu’au Sénégal, c’est même déjà assez facile. Mais, est-ce que c’est le cas dans toute la sous-région? Et donc nous nous sommes dits que si ceux qui représentent 75% en réalité de la population ne s’intéressent pas à ces questions-là, ou ne travaillent pas avec les forces de défense et de sécurité, vers où est-ce que nous allons? On veut parler de répondre aux défis du terrorisme, la criminalité transfrontalière, etc., etc… mais ce sont les femmes et les jeunes qui peuvent en parler, qui savent ce qui se passe, qui savent comment les choses mutent. Et donc, s’il n’y a pas de synergie, s’il n’y a pas de passerelles…

C’est comme cela que nous avons eu l’idée de ce programme. Et comme Friedrich Ebert a des bureaux dans d’autres pays, tels que le Mali et la Côte d’Ivoire, on s’est dit que nous allons commencer, tout doucement. Parce qu’il faut une belle première étape. Et puis être honnête avec soi-même, ne pas vouloir voir trop grand dès le début, et tenir compte du contexte. Le contexte du Mali n’est pas celui de la Côte d’Ivoire, n’est pas celui du Sénégal.

C’est donc un programme où nous avons eu ce premier séminaire régional, où il y aura des séminaires nationaux. Mais il faut que ces séminaires nationaux répondent aux besoins exprimés par les maliens, les ivoiriens, et ne viennent pas, par exemple, juste reproduire quelque chose. Pas de redondance! De quoi les gens ont-ils réellement besoin? Moi, en écoutant les maliens, je me suis dit : «ils ont fait tout ça, mais pourquoi il y a autant de problèmes?» Et là, tout le monde se sentait bien, il n’y avait pas de frontières. Mais je ne suis pas très sûr qu’une fois qu’on rentre chez soi…

Donc, comment maintenir cette dynamique avec ce programme régional? Là, c’est la première étape. On espère pouvoir le développer, et pourquoi pas aller vers d’autres pays de la sous-région. Et comme je vous le disais, peut-être agréger également d’autres initiatives qui existent. Parce que, quand on va parler de ce genre de programme… D’ailleurs ça s’est dit tout à l’heure avec la Casamance, ils ont parlé de la question de la circulation des armes. C’est quelque chose qu’on va aborder. On a parlé de la cybercriminalité. Et puis tout ce qu’il y a en termes de trafic.

En dehors des séminaires nationaux, quelles sont les autres étapes prévues dans le cadre de ce programme ?

Pour le moment, ce sont les séminaires nationaux, mais qui vont être des séminaires de formation. Ce n’est pas juste venir dire qu’est-ce qui ne va pas. Là, on a fait l’état des lieux. Maintenant, à partir de cet état des lieux, les gens ont besoin de formation en quoi? Par exemple, les femmes de la Casamance ont dit : «Nous, c’est négociation, meilleure initiation à l’alerte précoce». Mais, le Mali va nous dire quoi? C’est là aussi qu’il faut parler des partenaires. Peut-être que ‘’x’’ fait déjà ça, ‘’y’’ fait déjà ça? De quoi est-ce qu’on a besoin réellement? Alors là, il y aura une formation de formateurs, et ce sont ces gens-là qui vont après démultiplier dans leurs espaces.

Mais comme je le dis, c’est vraiment une première étape pilote. Le programme va se construire avec ceux qui sont venus ici (Dakar). Le choix des participants n’a pas été anodin. Ce sont des personnes qui connaissent leur environnement, qui connaissent la thématique et qui ont des réseaux.

Vous vous posez toujours la question de la volonté politique. Mais de la volonté politique, pas seulement des politiciens, qui parfois ne savent même pas de quoi on parle... 

Pour en venir, spécifiquement à la question des armes légères (ALPC), vous avez été l’une des pionnières dans la sensibilisation, au niveau de la société civile. 20 ans après, quelle lecture faites-vous de la situation des ALPC dans notre région, de l’implication des ong, notamment des femmes?

Pour être très honnête, il y a des moments où je suis déçue. Parce que je me dis, tout le travail que nous avons fait, si cela avait été écouté, si tous les beaux textes que nous avons, avaient été mis en œuvre… Et donc, vous vous posez toujours la question de la volonté politique. Mais de la volonté politique, pas seulement des politiciens, qui parfois ne savent même pas de quoi on parle. Mais de la volonté politique aussi au niveau des forces de défense et de sécurité, parce qu’on n’est pas convaincu que tous étaient pour cette régulation de cette prolifération et de cette circulation des armes.

Parce que, à l’époque, on parlait des caches d’armes de la guerre de ‘’machin-chouette’’. Mais maintenant, tout circule n’importe comment. Encore qu’à l’époque, c’étaient des armées à peu près structurées, mais maintenant la personne toute seule se lève et va tirer sur tout le monde! Pour moi, il y a une aggravation. Et on ne fait pas attention. On vous parlera d’attentats, de ceci, de cela, mais on ne veut jamais parler de l’instrument qui a servi. Ce sont les armes! Pour moi, il faut que les femmes recommencent ou continuent à s’impliquer plus que jamais. Tout simplement parce que nous allons vers des générations qui sont trop violentes! Qui banalisent l’arme.

La violence…

Oui! Donc nous allons vers des sociétés où pour un oui, pour un non, on ne négociera plus rien du tout. C’est même au-delà de la raison du plus fort, c’est la raison du mieux armé. Mais ça, vous êtes là-dedans également et on doit vous féliciter, il faut vraiment reprendre la sensibilisation. Avec certainement de nouveaux arguments, les temps ont changé. Mais l’essence est la même, c’est la protection de la vie. Et une femme ne peut pas être insensible à cela! Donc, il faut continuer.

En tant que leader féminine, et par rapport à votre expérience, quelles conseils, ou orientations, pourriez-vous donner à la jeune génération de femmes, de jeunes filles et aussi de jeunes hommes, qui s’impliquent dans ces questions de non-violence, de paix, de sécurité, de cohésion sociale, etc.?

Les conseils, c’est déjà de se rendre compte qu’on ne construit rien avec la violence. On ne construit rien en détruisant. Et, il faut enraciner les actions un peu dans l’histoire, mais en se projetant également. Et pour moi, je trouve que les jeunes ne s’intéressent pas assez à ce genre de questions, alors que c’est leur environnement de tous les jours, que ce soit dans l’espace virtuel, dans la rue, etc. Même déjà quand vous regardez les jeux vidéo. Moi, il y a des jeux vidéo que je ne peux pas regarder, c’est tellement violent, mais pour eux, c’est tout à fait normal.

Je crois qu’il faut qu’on arrive -tout le monde le dit- à renforcer l’esprit de citoyenneté: ‘’Je suis quoi? Je suis qui? J’appartiens à quoi?’’ Et à partir de là, comment est-ce que chacun se dit: ‘’Je veux préserver une certaine sécurité dans mon environnement’’. Et je crois aussi que ce n’est pas simplement les jeunes, que ce soient les jeunes hommes, les jeunes femmes. Je crois qu’il y a également la responsabilité des aînés, on peut le dire, de devoir passer les connaissances, de passer de l’expertise. De quoi parle-t-on? Pourquoi est-ce qu’on en parle?

Je pense qu’il est important que les africains se rendent compte qu’ils ont des choses à faire. On est toujours là à dire : ‘’Ah, on ne fabrique pas…’’ Mais si on ne fabrique pas, pourquoi  est-ce qu’on continue à en acheter? A dépenser autant d’argent ? A ne pas développer d’autres choses qui nous feraient grandir? A continuer à être dans des trafics qui ne nous mènent nulle part.

Je pense qu’il y a un gros travail de sensibilisation à faire. On parle d’éducation à la culture de la paix, mais pour moi ça plane un peu. Il faut être très concret et donner aux gens des éléments: une arme, c’est une arme. Ce n’est pas quelque chose qui est bénéfique. Qu’on se demande si c’est l’avenir que nous voulons? Et si on est lucide, qu’on essaie de construire autre chose.

Entretien réalisé à Dakar par

Michèle Pépé

michpep@serentinews.com