Terrorisme : Quelles réponses face à une menace diffuse ?

  • mercredi 18 avril 2018

 

Par Michèle Pépé

En 2016, le monde a connu 13 488 attaques qualifiées de terroristes, qui ont occasionné 34 676 morts. Alors que ces attaques ce sont déroulées dans 108 pays, il ressort que l’essentiel des tueries a été concentrée au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du sud. Particulièrement au Moyen-Orient et en Afrique du nord. Ces régions à elles seules ont subi 6 100 attaques et enregistré environ 19 000 morts. Ces données sont issues d’une étude de l'Université du Maryland (Etats-Unis) reprise par le Global Terrorism Database.

Si, selon les conclusions de cette étude, l’année 2016 a globalement vu une baisse du nombre d’attaques et de morts, respectivement de 9% et 10% par rapport à 2015, la tendance semble allée à l’inverse en Afrique de l’Ouest. En effet, selon des données communiquées par le Bureau Afrique d’Interpol (issues du Journal Afrique du 10 janvier 2017), il y a eu 257 attaques terroristes en Afrique de l’Ouest en 2016, contre 106 en 2015, soit une hausse de 150%.

La réalité de cette menace, les ivoiriens y sont entrés de plain-pied le 13 mars 2016. Une attaque terroriste menée par trois djihadistes sur une plage de Grand-Bassam. Le bilan : 19 morts. Depuis lors, la Côte d’Ivoire vit au quotidien avec cette menace diffuse. En témoignent les mesures de sécurité prises dans les lieux de grandes fréquentations touristiques, commerciales et lors d’évènements d’envergures nationales ou internationales.  

Le ‘’Tout sécuritaire’’, la panacée ?

Mais sommes-nous réellement préparés contre cette menace invisible mais pesante ? Comment faire face à cette nouvelle menace qui s’apparente à une guerre asymétrique, avec des combattants difficilement identifiables, qui peuvent être monsieur ou madame tout le monde, des citoyens lambda ? Quels sont les moyens disponibles ? La solution du ‘’tout sécuritaire’’ est-elle la panacée ?

Autant de questions, autant de défis communs à tous les Etats du monde. Pour autant, les réponses à cette menace doivent-elles être identiques, que l’on soit en Occident, au Moyen-Orient ou en Afrique ? Les origines, les sources et les fondements de la menace sont-ils les mêmes ? En effet, si la menace est actuellement la même d’un bout à l’autre de la planète, il convient de se demander si les défis auxquels les différents Etats doivent faire face sont les mêmes ?

Ces questions se posent à tous. Les réponses incombent à chacun. Gouvernants, élus, leaders politiques, leaders communautaires, dignitaires religieux, chefs traditionnels, forces de sécurité, organisations non gouvernementales (Ong), société civile (dans son sens le plus large), citoyen lambda. Car tous sont concernés. Parce que cette violence aveugle -bien que pensée, conceptualisée et planifiée- n’épargne personne. C’est bien là l’un de ses fondements, pour insuffler le plus de terreur possible au sein des populations et rendre la défense extrêmement difficile à organiser.

En Afrique subsaharienne, l’extrémisme violent est porté par des entités qui ont pour noms, AQMI, Boko Haram, Ansar Dine, Ansaru, Mujao, Kala Kato, Front de Libération du Macina, Ansaru Islam, pour les plus actifs. Des groupes plus au moins reliés entre eux, et plus ou moins affiliés aux multinationales du terrorisme que sont Daesh (état islamique) et Al Qaïda.

Les jeunes, les femmes, les enfants…comme armes de destruction.

Ces  groupes terroristes trouvent des terreaux fertiles pour leur implantation et leurs actions dans des causes aussi bien exogènes qu’endogènes. On peut citer, pêle-mêle, la pauvreté, les frustrations, les humiliations, les discriminations raciales, régionales, culturelles et politiques, la marginalisation, l’exclusion, les injustices sociales et économiques, les inégalités dans la redistribution des richesses, le chômage et la désespérance de la jeunesse, l’intolérance religieuse, la répression aveugle des forces de sécurité, la mauvaise gouvernance, la corruption, l’impunité, la faillite des Etats…

Les catégories de personnes les plus vulnérables à la manipulation et à l’endoctrinement sont les jeunes (les 20-30 ans), marginalisés et sans perspectives d’avenir. Mais une tendance se dessine de plus en plus en Afrique de l’Ouest, l’enrôlement des femmes, et même des enfants, dans ces entreprises terroristes. C’est le constat fait ces dernières années dans les attentats kamikazes de Boko Haram au Nigéria et au Cameroun notamment.

Selon l’Unicef (Le Monde du 12 avril 2016), le nombre d’enfants impliqués dans des attentats-kamikazes fomentés par Boko Haram dans la région du Lac Tchad (Nigeria, Cameroun, Tchad, Niger) a décuplé en 2015, passant de 04 en 2014 à 44 en 2015. 75% de ces enfants kamikazes étant des fillettes. Et le phénomène s’amplifie.

La multiplication des attentats-kamikazes impliquant des femmes et des fillettes a ainsi amené les Chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO à adopter, lors d’un sommet en décembre en 2015 à Abuja, des mesures visant l’interdiction de tout port vestimentaire rendant difficile l’identification des personnes, en référence surtout au port du voile intégrale.  Des mesures déjà prise par certains Etats subsahariens que sont le Tchad, le Niger, le Cameroun et le Congo.

Cette lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme est une lutte complexe, de longue haleine, multisectorielle, multidensionnelle. Les solutions faciles et à courte vue, que sont la stigmatisation et le ‘’tout sécuritaire’’, ne peuvent donc pas prospérer. Pis, elles aggravent le problème en remettant une couche aux frustrations et à la haine des populations prises dans l’étau, du fait de stratégies de répression tout aussi aveugles et nocives que les attaques terroristes.

Les réponses à trouver doivent nécessairement découler d’un diagnostic véritable et sans complaisance des causes de l’extrémisme violent. Comment et pourquoi des jeunes gens qui ont la vie devant eux, des femmes qui savent la valeur d’une vie et sont naturellement protectrices, en arrivent à se faire exploser dans le seul but de causer morts, désolation et effroi parmi leurs semblables?

Coopération multilatérale et synergie d’action

Les réponses doivent être concertées et adopter l’approche holistiques. La lutte doit être inclusive et se faire en synergie avec toutes les parties concernées : gouvernants, élus, leaders d’opinion, leaders communautaires, dignitaires religieux, chefs traditionnels, forces de sécurité, Ong, société civile, citoyen lambda, partenaires régionaux et internationaux…

Le terrorisme s’est internationalisé. Les groupes terroristes ont mutualisé leurs ressources et leurs efforts. Ils savent aussi s’approprier les innovations technologiques -notamment Internet et les réseaux sociaux- tout en s’adaptant aux stratégies traditionnelles de lutte qui leurs sont opposées.

La lutte efficace contre le terrorisme nécessite donc une réelle introspection de nos sociétés afin d’y trouver les réponses idoines à cette menace venue s’ajouter et profiter d’autres menaces, nouvelles ou déjà existantes;  que sont la prolifération des armes légères et de petit calibre (ALPC), le trafic de stupéfiants, la traite des personnes, la migration irrégulière, la cybercriminalité et le blanchiment de capitaux, notamment. Cela, sans céder, ni à l’hystérie sécuritaire, ni au déni de la réalité.

La Côte d’Ivoire, faut-il le rappeler, sort d’une décennie de crise militaro-politique dont les conséquences sont encore bien vivaces : prolifération des ALPC, violences communautaires, migration irrégulière, «enfants en conflit avec la loi» communément appelés ‘’microbes’’, criminalisation de certains ex-combattants se transformant en coupeurs de route, bandits de grands chemins, etc. Sans omettre les délicates questions de la réconciliation nationale, de la cohésion sociale et de la reconstruction de l’armée.

Autant de défis sociaux et sécuritaires qui constituent, avec la corruption endémique, la porosité des frontières, l’incivisme et la mise en berne de l’autorité de l’Etat dans certaines parties du territoire, des brèches dans lesquelles peuvent s’engouffrer les recruteurs terroristes.

Il est ainsi primordial d’anticiper dans la réponse, afin que, après Bassam, le terrorisme ne s’enracine pas dans notre pays, comme c’est malheureusement le cas dans des pays frontaliers tels que le Mali et le Burkina-Faso.

En effet, le ‘’Pays des hommes intègres’’ a connu 37 attaques ou agressions terroristes de 2015 à 2017 (Les Echos du Faso, du 23 août 2017). Quant au Mali, rien qu’en 2016, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) a « comptabilisé plus de 385 attaques, qui ont coûté la vie à 332 personnes dont 207 civils dans le nord et le centre du Mali. Soit une hausse de 121% des victimes». Les attaques elles ont connu une hausse de 92% par rapport à 2015 (Libération du 13 janvier 2017).

La réponse à cette guerre asymétrique est dans l’anticipation. Donc dans le renseignement, la collaboration entre les services chargés de la sécurité intérieure et de la défense du territoire. Dans la coopération régionale et internationale. Dans le soutien et la contribution des populations à la lutte, par l’éducation et la sensibilisation. 

Mieux encore, le ‘salut’ face à ce péril est dans la justice sociale, le respect de la diversité ethnique, culturelle, politique et religieuse. Dans une gouvernance politique, sociale, économique, sécuritaire inclusive et responsable. En somme, une gouvernance éclairée.

 


Encadré

Terrorisme, une définition consensuelle difficile à trouver

Selon le dictionnaire français Larousse, le terrorisme est un «ensemble d’actes de violence (attentats, prises d’otages, etc.) commis par une organisation ou un individu pour créer un climat d’insécurité, pour exercer un chantage sur un gouvernement, pour satisfaire une haine à l’égard d’une communauté, d’un pays, d’un système».

Mais dans les faits, la question, ou plutôt la réponse, est loin d’être aussi simple. Et pas du tout tranchée à ce jour, tant au niveau régional qu’international. La définition du terrorisme suscite de nombreuses controverses. Les experts éprouvent encore moult des difficultés à s’accorder sur sa définition, le débat ayant souvent des relents politiques et idéologiques.

Ainsi peut-on constater que la conception du terrorisme diffère selon le contexte sociopolitique ou géopolitique dans laquelle l’on se situe. Un acte qui peut apparaître incontestablement pour les uns comme du «terrorisme», est considéré par les autres comme de la « résistance» à une situation d’oppression ou d’agression, voire comme une « lutte de libération» légitime contre une occupation, une colonisation.

Pourtant, «une définition claire du terrorisme est indispensable à l’adoption d’une stratégie mondiale de lutte contre le terrorisme », a affirmé, en 2015, l’Organisation des Nations Unies (ONU). Malgré ce postulat, les délégations des 193 Etats membres de l’ONU ne parviennent pas, depuis plus d’une décennie, à se mettre d’accord, sur la définition du terrorisme.

Ce, malgré l’adoption le 17 décembre 1996, par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), de la résolution 51/210 créant un Comité spécial chargé d’élaborer une Convention générale sur le terrorisme international. Ce Comité est placé sous l’autorité de la 6ème Commission de l’Assemblée générale, qui a pour mandat d’élaborer un instrument de droit pénal qui définira le terrorisme et facilitera la coopération policière et judiciaire en matière d’extradition et d’entraide. Une Convention qui doit venir compléter et renforcer les multiples instruments de lutte contre le terrorisme déjà adoptées par l’ONU.

Ainsi, faute d’un cadre juridique globale, chaque Etat définit-il le terrorisme comme il l’entend, selon ses intérêts et ses aspirations.

Qu’en est-il de la Côte d’Ivoire, qui s’est dotée de la loi n°2015-493 du 7 juillet 2015 portant répression du terrorisme? Cette loi, dans sa mouture actuelle, ne définit pas formellement le terrorisme. En lieu et place d’une définition du terrorisme, cette loi définit les «groupes criminels organisés» (art. 2, du chapitre I, relatif aux dispositions générales).

Toutefois, une approche de qualification des actes terroristes par la législation ivoirienne est donnée à l’article 3, section I, du chapitre II relatif aux Incriminations : « Est puni de dix à vingt ans de prison, et d’une amende de 5000 000 à 50 000 000fcfa quiconque, dans l’intention soit de provoquer une situation de terreur ou d’intimider la population, soit de promouvoir la cause politique, religieuse ou idéologique, soit de contraindre le gouvernement, un organisme ou une institution à engager une initiative ou à s’en abstenir, à adopter ou à renoncer à une position particulière ou agir selon certains principes, commet ou menace de commettre un acte qui...»

Cette loi devrait connaître à terme une révision, afin qu’elle prenne davantage en compte dans ses dispositions  la complexité de la problématique. Et la première modification devrait concerner son intitulé.

MP